Pauvre Beethoven…

Manuscrit autographe du Concerto pour piano n°5, 1809.

J’ai eu connaissance l’autre jour du dernier numéro de La lettre du musicien. Quelle merveille, il y a encore des choses qui changent dans notre pays.

Avant, ce journal était une revue tranquille qui ronronnait doucettement, avec de temps en temps quelques interviews ou articles de (demi) fond intéressants, mais quand même, globalement, une sorte de parution pour mélomanes fatigués, sans doute sincèrement amoureux de la musique, mais de façon très convenue.  Les numéros se suivaient et se ressemblaient étonnamment.

Souvent distribuée à la sortie des concerts, moins souvent lue, elle faisait partie des vieilles habitudes du milieu, comme le Debussy annonçant l’imminence du début des concerts à Pleyel, ou le thé toujours trop froid vendu pendant les entractes aux Champs Élysées.

Et puis, coup de tonnerre, coup de théâtre, changement radical (encore cette foutue radicalité…), la revue devient un journal « engagé », un peu comme si le Bulletin de l’amicale des collectionneurs de timbres devenait tout à coup une feuille « révolutionnaire ».

« Engagé », le mot magique des « Réveillés »

Mais attention, ne vous y trompez pas : le mot « engagé » n’a plus le même sens qu’il y a quelques années. Avant, on était engagé politiquement… ou pas. Puis on était engagé à droite ou à gauche, au centre, ou à l’extrême gauche, anarchiste, trotskiste etc… Maintenant, si l’on se déclare engagé, voire très engagé, cela ne peut vouloir dire que réveillé : réveillé contre le sexisme, le harcèlement sexuel, le racisme – certes, et même avec joie ! Mais pas n’importe comment, et sans systématisation, et sans pour autant « raciser », notion très ambiguë. Réveillé pour « décoloniser » la culture ? Cette notion très floue mène souvent à l’interdiction, et au développement d’une police de la culture visant les créateurs du passé, sans contextualisation historique, sans analyse politique. En fait, ce mouvement a remplacé le politique par une sorte de « victimarisation ». Il prend très rarement position sur le progrès social, l’égalité sociale, les migrants, les femmes afghanes, etc… Être « engagé » devient un absolu, qui consiste par exemple à se battre pour la diversité, de façon plus comptable que signifiante.).

Mais, pas d’équivoque, les causes de l’antisexisme, de l’antiracisme, etc., sont évidemment justes, et d’ailleurs pas nouvelles. Mais ces luttes sont menées dans une exaltation obsessionnelle, dans une convulsion dénonciatrice, dans le goût de la haine et de l’interdiction, dans le gadget et non dans la pensée, dans le symbolique et non dans le réel, dans le réflexe et non dans l’analyse, dans l’injonction et non dans le débat. Une telle dérive identitariste, considérant chacun pour son genre, sa religion ou sa couleur de peau, avant de le rencontrer comme être humain, sans réflexion politique plus générale, va tuer la culture et la création.

Non, ce qui précède n’est pas une façon de se décharger de nos responsabilités, ou de considérer que tout va bien. Au contraire, tout reste à faire, mais de façon efficace, réelle et non symbolique.

Pourquoi Beethoven ?

Excusez cette longue introduction, ce long plaidoyer, tous ces détours pour en revenir à Beethoven.

Dans le numéro de décembre 2021 de La lettre du musicien, un long article relate les attaques insistantes de Georges Denis contre Beethoven, encore lui, toujours lui. On pourrait attaquer Wagner, Saint Saëns, Vincent D’Indy, Florent Schmitt, Poulenc, mais non, encore et toujours Beethoven.

Alors pourquoi Beethoven ? Parce que c’était un génie ? Il est devenu le type même du colonialiste, le leader incontesté des compositeurs mâles blancs dominants, coupable, qui plus est, d’aller voir des prostituées !  Lui, le kantien, le rationaliste, l’amoureux de la Révolution française, qui s’est insurgé contre l’empereur en qui il mettait tant d’espoirs, mais celui-ci était devenu un conquérant dictateur (la symphonie « Buonaparte » devenue l’ « Héroïque », etc)…  Lui, dont la musique réveillerait  des morts, transformerait  une légion de bonnes sœurs endormies en bataillon révolutionnaire qui marcherait sur la capitale pour faire abolir les décrets scélérats  de Metternich ; lui qui refuse de s’écarter devant l’Empereur au Prater alors que Goethe se prosterne comme un valet en se rangeant de côté pour laisser passer le prince ; lui dont l’écriture, la syntaxe musicale, les audaces harmoniques des derniers quatuors font faire un bond de plus de cent ans à la musique, lui dont les silences font parfois déjà penser à John Cage.

Oui, mesdames et messieurs, Beethoven était un vrai progressiste, dans son œuvre autant que dans sa vie. On l’appelait le « carbonaro », du nom des révolutionnaires prussiens de l’époque, les « carbonari », les têtes brûlées. C’était un babouviste (Gracchus Babeuf). Sans sa renommée, il serait sans doute allé en prison plusieurs fois et, à sa mort, la police attendait à sa porte pour confisquer immédiatement tous ses livres afin de vérifier leur contenu, suspectés qu’ils étaient d’être subversifs et surtout irrévérencieux envers la religion.

Un révisionnisme qui date

Alors pourquoi Beethoven ?

Le pauvre, depuis sa mort, a toujours été attaqué ou récupéré par tout le monde : les nationalistes allemands, les internationalistes, les wagnériens, les classiques, les modernes, les socialistes, les bolcheviks, les nazis, les religieux, les libres penseurs, les publicitaires, et même l’Europe qui  fit  de sa neuvième symphonie son hymne après l’avoir fait arranger par un allié des nazis, le maestro Karajan (Herbert  Von… alors  que Beethoven, lui, n’était que Van… d’origine flamande). La famille Karajan touche encore des droits sur ce pseudo arrangement qui ne fait que retirer le chœur (lire à ce sujet le livre d’Esteban Buch, La Neuvième de Beethoven, une histoire politique).

Et maintenant, dernière attaque en date, si folle, celle de nos Réveillés, décolonialistes, « racisistes », etc. Imaginez la victoire : si Beethoven devient suspect, en effet, tout le monde peut l’être, le pouvoir « réveilliste » d’incrimination devient illimité. Sauf que c’est à double tranchant car on sait aussi que « tout le monde » équivaut bien souvent à « personne ».

Savez-vous que Beethoven était, pour de bon, un antiraciste engagé ; entre autres, il a défendu l’ami Mosheles Ignaz, compositeur juif anglais, qui avait contribué à faire connaître sa musique en Angleterre et qui, venant lui-même défendre et faire jouer sa musique en Allemagne, s’est vu attaqué de toutes parts par la critique sur le thème : « Un juif ne peut prétendre atteindre l’esprit profond de la grande musique. » Beethoven lui fit don de son plus beau piano (l’équivalent d’un Steinway, de nos jours), officiellement et en l’annonçant publiquement. Mais pardon, j’avais oublié, l’antisémitisme n’est pas un racisme…

Comme je le suggérais tout à l’heure, il semblerait que nos Réveillés ne s’attaquent qu’aux gens progressistes, aux antiracistes, parce que ce qui compte pour eux est de faire semblant de l’être encore plus que les autres, et de faire croire que rien ne se serait passé avant eux. Comme les nouveaux convertis. Veulent-ils un monopole ?

Falsification

Maintenant, venons-en enfin au cœur de ce qui m’a fait bondir et prendre le stylo. Hé oui, parce que, comme dans la musique, les choses centrales ne sont pas forcément les plus longues. On peut penser ce qu’on l’on veut, surtout si l’on argumente, mais on n’a pas le droit de mentir. Or, ce que est dit dans cet article à propos de la fameuse histoire sur la « Sonate à Kreutzer », sa neuvième sonate pour violon et piano, est totalement faux ; c’est une réécriture de l’histoire.

Beethoven était très ami avec un grand violoniste de l’époque, un enfant prodige extrêmement doué, qui était mulâtre. Il s’appelait Bridgetower. Il avait 24 ans. Beethoven avait beaucoup de mal avec cette sonate (comme souvent). Il était aussi en contact avec la star violoniste de l’époque : Léopold Kreutzer, qui aimait sans doute moins sincèrement la musique de Beethoven que Bridgetower, mais qui était déjà une sommité confirmée et un vieil ami de Beethoven. Kreutzer trouvait le final (3ème mouvement) trop difficile. C’était un homme assez académique, un très grand pédagogue (on travaille encore sur ses exercices et ses études de nos jours), mais assez effrayé par les « nouveautés » de Beethoven.

Le jour de la création approchait. Devant les réticences de Kreutzer, on décida finalement que ce serait Bridgetower qui jouerait à la première. II se plaignait, car Beethoven ne terminait toujours pas ce fameux final et donc, malgré ses dons exceptionnels, il était de plus en plus inquiet. Il lui fallait quand même un peu de temps pour venir à bout de ces difficultés et être prêt pour le concert !

En tout cas, le « grand » Kreutzer refusait de jouer cette sonate qu’il trouvait « inintelligible » (c’était réellement très nouveau pour l’époque). On s’orientait donc vers une dédicace à Bridgetower.

Là, deux versions s’opposent. Les deux amis étaient apparemment émus par la même femme qui finit par céder aux avances de Bridgetower, préféré à Beethoven. Autre version plus vraisemblable, le jeune prodige aurait émis des critiques musicales sur une chanteuse dont Beethoven était très épris, et celui-ci l’aurait pris très mal. En tout cas, et sans doute en conséquence de cette brouille sentimentale passagère, après laquelle ils redevinrent d’ailleurs aussi amis qu’auparavant, cette fameuse et sublime sonate fut finalement dédiée à Kreutzer, qui ne la joua pourtant jamais, et publiée chez l’éditeur habituel de Beethoven, Simrock.

Or, voyons à présent la version de notre nouveau journal révolutionnaire. Beethoven, qui pourtant laissa faire la création à Bridgetower, lui aurait retiré la dédicace, et bien sûr parce ce que ce dernier était noir… ! Et voilà, la boucle est bouclée. Le soi-disant génie n’était qu’un raciste, comme presque tous les compositeurs blancs. En puis, encore une fois, il allait voir des prostituées…

C’est pitoyable !

Ne refaisons pas l’histoire… Elle est bien souvent déjà assez triste comme ça.

P. S : Écoutez la cavatine du 13e quatuor par le quatuor Vegh ou le quatuor de Budapest. Je ne dis pas qu’un génie est à l’abri des turpitudes, mais sans doute, à la fin de l’écoute, vous ne serez plus tout à fait le même et votre pensée cheminera autrement, sans haine… mais avec une révolte intérieure puissante et combative.

Ami Flammer

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