Salman Rushdie, Top Gun et la culture de l’oubli

Il y a sans doute bien des choses à analyser pour tenter de comprendre le mécanisme qui préside partout à l’effacement du terme « islamisme », effacement qui a largement dominé l’expression médiatique de la condamnation de la tentative d’assassinat qui a ciblé l’écrivain Salman Rushdie, le 12 août dernier. La tactique du politiquement correct, avec ses effets pervers de déréalisation, est sans doute la première en cause. Ne pas prononcer le mot par souci de ne pas offenser est bien entendu un « amalgame a priori » de l’Islam avec l’islamisme, ce qui est en soi une chose extrêmement grave, et pourtant devenue très banale.

Mais cet effacement révèle aussi l’amnésie de plus en plus accélérée des sociétés postmodernes, une amnésie qui n’est pas que circonstancielle. Elle semble au contraire faire partie du fonctionnement profond de l’Europe depuis la Seconde Guerre mondiale, une Europe qui a déployé maints dispositifs intellectuels (la French theory, le postmodernisme), économiques (la société de consommation) et enfin médiatiques (les médias sociaux) pour agencer l’oubli et la perte de réflexivité après le désastre civilisationnel des deux guerres mondiales.

Désireuse de s’oublier, la vieille Europe a suivi les sirènes du modèle culturel nord-américain qui, grâce à son présentisme, à sa relation reconstruite et de synthèse à la mémoire et au passé, lui permettait de détourner le regard d’elle-même. Elle devenait le passé muséfié, mythifié et mystifié du nouvel Empire qui, tel l’ange de l’histoire de Benjamin, lui offrait un habit tout neuf la propulsant vers l’avenir. Elle a simultanément perdu l’aptitude de se nommer elle-même, et ipso facto, de nommer son histoire, qui n’en finissait pourtant pas de continuer, comme l’écrivait Samuel Beckett.

Ce mécanisme de dépossession de la mémoire et de la possibilité de nommer les évènements est à l’œuvre dans l’effacement du mot « islamisme » qui est une forme larvée de culture de l’oubli (« cancel culture »). Mon regard ancré dans l’analyse du spectacle ne peut s’empêcher d’y voir une forme de dérive en direction d’un rapport à l’histoire devenu hollywoodien, autrement dit reconstruit selon des schèmes imaginaires de synthèse. Car il appartient à la culture nord-américaine, et à son soft power impérialiste, digue la plus résistante de sa domination qui réside dans le pouvoir de fabrication des images et des récits, de ne pas nommer l’ennemi. L’imaginaire impérialiste ne nomme pas car l’impérialisme se vit seul contre le reste du monde. Il y a l’Empire, et il y a le reste du monde – et ce reste du monde, qui est en fait l’essentiel du monde, apparaît ainsi filtré sous les formes diffuses d’une masse indistincte.

Les blockbusters hollywoodiens répondent à cet agencement primaire et je voudrais prendre pour exemple les deux films Top Gun, qui sont des objets civilisationnels à cet égard très éloquents. Du premier Top Gun au second, Top Gun Maverick, nous assistons à la même épopée et à la même mise en gloire d’une Amérique triomphante qui survit non seulement aux attaques ennemies mais au temps. Mais ce n’est pas le point sur lequel je souhaite insister qui est le suivant. Aucun des deux volets ne nomme précisément l’ennemi de l’unité d’élite qui part au combat pour sauver l’humanité. Un esprit un peu averti y reconnaît bien sûr des allusions, dans le volet 1, à la Russie et à la Guerre froide. A l’Iran, dans le second. Mais c’est bien le caractère très allusif et diffus, historiquement glissant, de cette désignation qui fait système, d’un film à l’autre.

L’Empire est indifférent à la nature de son ennemi car ce qui lui importe n’est pas l’identification de sa nature, mais de sa position tactique. Cet effacement anhistorique de la nomination est à l’œuvre dans la plupart des fictions hollywoodiennes, films ou séries, qui mettent en scène le combat contre le Mal. La religiosité du schéma vient parachever le dispositif : le narratif nord-américain s’organise autour d’un axe Bien vs Mal qui, du fait même de sa mystique sous-jacente, rend difficile la nomination, et l’analyse qui lui est conséquente.

 La déréalisation du langage ainsi que de nos médiations symboliques est sans doute un effet lointain de notre ingurgitation de narratifs simplifiés et standardisés, rendant la nomination et l’exercice critique de plus en plus scabreux. Hormis ceux de Pap Ndiaye et d’Aurore Bergé qui ont pris en charge la nomination de l’acte réel, et non de sa schématisation hollywoodienne, tous les tweets des responsables politiques de l’arc républicain auraient ainsi pu se trouver digérés dans un épisode de 24 heures Chrono ou de Homeland.

Cette culture importée et tactique de l’oubli peut en partie expliquer que les bannières « Je suis Charlie » prennent désormais la poussière dans les placards des théâtres publics, et que le mot « islamisme » en soit quasiment banni.

Isabelle Barbéris

2 réflexions sur « Salman Rushdie, Top Gun et la culture de l’oubli »

  1. Bonsoir Isabelle, comment faites vous la difference entre islam et islamisme ? Si l’islam est l’ensemble de tous les préceptes et devoirs du musulman alors le devoir de tuer les mécréants fait clairement parti de l’islam.

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    1. Bonjour, cette distinction est à nos yeux aussi fondamentale qu’est inacceptable l’amalgame entre islam et islamisme. C’est l’amalgame symétrique (récusable en des termes identiques) qu’utilise le Parti des indigènes de la République et désormais une large part de l’ultra-gauche pour assimiler le nazisme à la culture occidentale. Bien à vous. IB

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