Salman Rushdie, Top Gun et la culture de l’oubli

Il y a sans doute bien des choses à analyser pour tenter de comprendre le mécanisme qui préside partout à l’effacement du terme « islamisme », effacement qui a largement dominé l’expression médiatique de la condamnation de la tentative d’assassinat qui a ciblé l’écrivain Salman Rushdie, le 12 août dernier. La tactique du politiquement correct, avec ses effets pervers de déréalisation, est sans doute la première en cause. Ne pas prononcer le mot par souci de ne pas offenser est bien entendu un « amalgame a priori » de l’Islam avec l’islamisme, ce qui est en soi une chose extrêmement grave, et pourtant devenue très banale.

Mais cet effacement révèle aussi l’amnésie de plus en plus accélérée des sociétés postmodernes, une amnésie qui n’est pas que circonstancielle. Elle semble au contraire faire partie du fonctionnement profond de l’Europe depuis la Seconde Guerre mondiale, une Europe qui a déployé maints dispositifs intellectuels (la French theory, le postmodernisme), économiques (la société de consommation) et enfin médiatiques (les médias sociaux) pour agencer l’oubli et la perte de réflexivité après le désastre civilisationnel des deux guerres mondiales.

Désireuse de s’oublier, la vieille Europe a suivi les sirènes du modèle culturel nord-américain qui, grâce à son présentisme, à sa relation reconstruite et de synthèse à la mémoire et au passé, lui permettait de détourner le regard d’elle-même. Elle devenait le passé muséfié, mythifié et mystifié du nouvel Empire qui, tel l’ange de l’histoire de Benjamin, lui offrait un habit tout neuf la propulsant vers l’avenir. Elle a simultanément perdu l’aptitude de se nommer elle-même, et ipso facto, de nommer son histoire, qui n’en finissait pourtant pas de continuer, comme l’écrivait Samuel Beckett.

Ce mécanisme de dépossession de la mémoire et de la possibilité de nommer les évènements est à l’œuvre dans l’effacement du mot « islamisme » qui est une forme larvée de culture de l’oubli (« cancel culture »). Mon regard ancré dans l’analyse du spectacle ne peut s’empêcher d’y voir une forme de dérive en direction d’un rapport à l’histoire devenu hollywoodien, autrement dit reconstruit selon des schèmes imaginaires de synthèse. Car il appartient à la culture nord-américaine, et à son soft power impérialiste, digue la plus résistante de sa domination qui réside dans le pouvoir de fabrication des images et des récits, de ne pas nommer l’ennemi. L’imaginaire impérialiste ne nomme pas car l’impérialisme se vit seul contre le reste du monde. Il y a l’Empire, et il y a le reste du monde – et ce reste du monde, qui est en fait l’essentiel du monde, apparaît ainsi filtré sous les formes diffuses d’une masse indistincte.

Les blockbusters hollywoodiens répondent à cet agencement primaire et je voudrais prendre pour exemple les deux films Top Gun, qui sont des objets civilisationnels à cet égard très éloquents. Du premier Top Gun au second, Top Gun Maverick, nous assistons à la même épopée et à la même mise en gloire d’une Amérique triomphante qui survit non seulement aux attaques ennemies mais au temps. Mais ce n’est pas le point sur lequel je souhaite insister qui est le suivant. Aucun des deux volets ne nomme précisément l’ennemi de l’unité d’élite qui part au combat pour sauver l’humanité. Un esprit un peu averti y reconnaît bien sûr des allusions, dans le volet 1, à la Russie et à la Guerre froide. A l’Iran, dans le second. Mais c’est bien le caractère très allusif et diffus, historiquement glissant, de cette désignation qui fait système, d’un film à l’autre.

L’Empire est indifférent à la nature de son ennemi car ce qui lui importe n’est pas l’identification de sa nature, mais de sa position tactique. Cet effacement anhistorique de la nomination est à l’œuvre dans la plupart des fictions hollywoodiennes, films ou séries, qui mettent en scène le combat contre le Mal. La religiosité du schéma vient parachever le dispositif : le narratif nord-américain s’organise autour d’un axe Bien vs Mal qui, du fait même de sa mystique sous-jacente, rend difficile la nomination, et l’analyse qui lui est conséquente.

 La déréalisation du langage ainsi que de nos médiations symboliques est sans doute un effet lointain de notre ingurgitation de narratifs simplifiés et standardisés, rendant la nomination et l’exercice critique de plus en plus scabreux. Hormis ceux de Pap Ndiaye et d’Aurore Bergé qui ont pris en charge la nomination de l’acte réel, et non de sa schématisation hollywoodienne, tous les tweets des responsables politiques de l’arc républicain auraient ainsi pu se trouver digérés dans un épisode de 24 heures Chrono ou de Homeland.

Cette culture importée et tactique de l’oubli peut en partie expliquer que les bannières « Je suis Charlie » prennent désormais la poussière dans les placards des théâtres publics, et que le mot « islamisme » en soit quasiment banni.

Isabelle Barbéris

Madame la Ministre, nous avons besoin de mots clairs

Le malheur du monde se trouve tragiquement accru par l’attaque ignoble qui a frappé Salman Rushdie. Pourquoi donc y ajouter le fait de si mal nommer de quoi cet esprit libre est aujourd’hui la victime expiatoire ? Ce n’est pas n’importe quelle idéologie qui vient de s’en prendre à sa vie : il s’agit de l’islamisme. Ce n’est pas n’importe quel combat pour la liberté d’expression que celui qui nous oppose à l’islamisme et à sa barbarie rétrograde. C’est un combat contre une idéologie dont les victimes se comptent par milliers et qui frappe mortellement, en priorité les musulmans, les femmes, ainsi que les intellectuels, les artistes et les hommes libres. Nous revient dès lors une mission d’éveil et de résistance de premier rang. Entretenir ces fragiles foyers est du ressort d’un pays qui se prévaut d’incarner aux yeux du monde la liberté d’expression et de création.

Mais comment croire pleinement en une défense de la liberté d’expression quand les mots employés pour cette défense peinent à exprimer le réel, à nommer les choses de leur vrai nom ? Un tel combat ne saurait se payer de mots. Face aux attaques qui visent les figures les plus emblématiques de l’humanisme, le politiquement correct ne peut s’avérer que contre-productif et constitue un renoncement qui ne devrait avoir aucune place. Car c’est dans le monde terrifiant d’Orwell que l’on se contente de condamner « la haine », « la tyrannie », de manière vague et sans les définir. Défendre la liberté d’expression ne saurait se limiter à ces généralités de forme, car la liberté d’expression a besoin de mots précis pour s’exercer. Il n’y a plus de liberté d’expression dans un monde où l’on ne sait plus ce dont on parle. Et même si ce n’est pas l’intention, toutes ces déclarations vagues et flottantes semblent ignorer que ce qui est ici mortellement ciblé est plus que la liberté d’expression, c’est la liberté d’expression de ceux qui la protègent et la défendent, c’est donc sa condition même.

Ce drame ne s’est pas déroulé sur notre sol, mais faut-il rappeler avec quels courage et détermination Salman Rushdie se fit à travers le monde le porte-parole de Charlie Hebdo dont la rédaction venait d’être décimée ? On oublie aussi trop vite que la fatwa qui vise les Versets sataniques a déjà été responsable de dizaines de morts à travers le monde, en premier lieu des éditeurs et des traducteurs de ce texte récemment qualifié de « controversé » sur les antennes du service public. Madame la Ministre, nous voulons vous dire qu’il semble très loin le temps où les théâtres, les musées et les salles de concert françaises faisaient cause commune en affichant de grandes bannières « Je suis Charlie ». Les fières banderoles de jadis ont depuis longtemps été rangées dans des armoires où elles prennent la poussière. Cette disparition a trop souvent laissé place à des slogans et des discours qui trahissent leur mémoire.

Madame la Ministre, nous ne doutons nullement de votre attachement aux valeurs humanistes et universalistes, et nous attendons que votre tweet trouve son nécessaire complément dans des politiques culturelles courageuses. Et pour cela, nous avons désormais besoin de mots clairs.

Les rendez-vous de la rentrée 2022

Le groupe de réflexion Culture et universalisme proposera à l’automne 2022 une série d’actions en vue de faire avancer le débat en matière de politiques culturelles et artistiques, françaises et européennes:

  • le samedi 10 décembre 2022, des rencontres ouvertes au public sur le concept d’universalisme dans la culture réuniront artistes et chercheurs. Le lieu et le programme seront publiés à la rentrée.
  • La collection « Disputatio » dirigée par Sophie Nordmann et Mazarine Pingeot (éditions Mialet-Barrault) a confié une de leur controverse à Isabelle Barbéris et Alain Policar. Le livre, sous forme épistolaire, annoncé fin 2022, portera sur le multiculturalisme.
  • Des entretiens filmés sur le site, avec des artistes et des acteurs de la culture s’exprimant sur l’enjeu universaliste.
  • Un manifeste en faveur de l’universalisme dans les arts et la culture, qui contiendra aussi des pistes concrètes en matière de lutte universaliste contre les discriminations dans le secteur culturel.

Il est possible de rejoindre notre liste d’information en écrivant à culture.universalisme@gmail.com

Dans la hâte de ces échanges, un très bel été à tous.

Tribune du 22 avril 2022 parue dans Le Monde

Nous retranscrivons cette tribune de Culture et universalisme, avec sa liste de signataires, parue récemment sur le site du Monde.fr

Nous, artistes et acteurs du secteur culturel, tenons à lancer une alerte concernant la marginalisation des enjeux des arts et de la culture dans une campagne électorale qui a rendu spectaculaire l’incapacité politique à insuffler du sens aux politiques culturelles.

Nous pouvons sans complexe nous poser la question : existe-t-il encore une politique culturelle en France, ou même un désir de politique culturelle ?

Omniprésente, l’extrême-droite ne propose rien d’autre que le remplacement de la culture et de la création par un culte frelaté du passé, la réduction de la culture à un protectionnisme maladif, où domine non pas l’esprit de rencontre mais celui du « choc des civilisations »

Le peu de fois où le sujet est abordé dans les programmes, c’est de façon le plus souvent quantitative : toujours plus de numérique, plus de public, plus d’établissements, d’évènements… Mais quelle vision sous-tendent tous ces chiffres ? Telle est la vraie question. Un tel vide installe la désagréable sensation qu’il s’agirait d’abandonner l’art et la culture aux lois du marché, au divertissement, et peut-être aussi aux effets pervers de la Covid (culture à distance, représentations ou diffusion sur les plateformes), dans le secteur du cinéma mais aussi dans l’édition, dans l’audiovisuel… Dans le domaine de l’enseignement (musical, par exemple), beaucoup de conservatoires se voient évacués des structures nationales, renvoyés aux collectivités locales, bientôt au privé ?

Ce vide donne l’impression que le service public (comme ailleurs) se désengage, quand il ne se vassalise pas par rapport à des lobbys, souvent identitaires, pratiquant l’intimidation et la censure a priori, et qui semblent avoir pris le dessus sur toute vision d’intérêt général. De nouvelles pressions déplacent l’exigence artistique vers des conceptions consuméristes, prédigérées, régressives. Pourtant, si « avec la culture on ne mange pas… la culture ne se mange pas », écrivait Dario Fo !

 Et ces nouveaux critères tacites s’installent insidieusement dans nos têtes, voire dans certaines institutions culturelles. Il n’y a qu’à consulter les dossiers de demandes de subvention, où règnent à ce sujet le quantitatif et la déclaration d’intention.

Longtemps, on a cru qu’on pouvait s’adresser au ministère pour aider à promouvoir des spectacles ou des œuvres de création, d’expérimentation, de recherche, de dépassement. C’est de moins en moins vrai, tant aux principes qui avaient été développés et mis en œuvre dans notre pays jusqu’à il y a quelques années s’est substituée une forme de navigation à vue, de repli et de « pas de vagues ».

Bien sûr, ces créations nouvelles, modernes, ne sont pas toujours les plus rentables, mais justement, c’est le rôle du service public de les défendre. Si l’on compte sur le courage des programmations pour le faire, on risque d’être déçu.

Il ne s’agit évidemment pas de créer un « art officiel », mais d’aider un art authentique, c’est-à-dire qui cherche, qui bouscule, qui change les lignes, qui imagine vers l’avant, qui promeut le partage et la découverte plutôt que l’anathème. Beaucoup de jeunes artistes se sentent en ce moment très seuls.

Créons les conditions du développement d’un art libre qui est là où on ne l’attend pas. Redonnons un contenu à la création, un élan à la découverte de territoires artistiques vierges, tout en défendant les œuvres du passé contre la vindicte de la culture de l’effacement et du bannissement. Résistons à la commercialisation de l’art, sans être nostalgiques. L’art résistera toujours, car il est inscrit en l’homme. Le véritable artiste ne fera jamais ce qu’on lui demande de faire, ou ce que « l’officialité » quelle qu’elle soit lui demande de faire.

Nurith Aviv, réalisatrice

Isabelle Barbéris, universitaire, dramaturge

Abraham Bengio, Président de la commission Culture de la LICRA

Charles Berling, acteur et metteur en scène

Irène Bourdat, soprano, comédienne et universitaire

Xavier Bussy, compositeur

Morena Campani, réalisatrice

Belinda Cannone, écrivain, universitaire

Elise Capdenat, scénographe

Christophe Carrière, journaliste, auteur

John Caroll, éclairagiste scénographe

Patrice Caurier, metteur en scène

Serge Castelli, régisseur de spectacle vivant

Christiane Cohendy, comédienne

Claude Coste, universitaire

Serge Coste, professeur de conservatoire

David Christoffel, artiste, chercheur

Sylvie Debrun, comédienne

Anne Deschaintres, costumière

Muriel Delamotte, scénographe, designer costumes, enseignante

Jean-Philippe Domecq, écrivain, peintre

Olivier Dhénin, metteur en scène, écrivain

Camille Dugas, scénographe

Pascal Dumay, pianiste

Frédéric Durieux, compositeur

Jean-Max Dussert, clarinettiste

Véronique Fèvre, clarinettiste

Nathalie Feyt, comédienne, assistante à la mise en scène et professeur de théâtre

Christophe Fiat, écrivain, metteur en scène

Ami Flammer, violoniste, professeur au CNSMDP

François Frimat, philosophe, président du Festival Latitudes contemporaines

Gérald Garutti, écrivain et metteur en scène

Aline Girard, conservatrice générale des bibliothèques

Françoise Gomez, inspectrice d’académie honoraire Lettres-Théâtre, APTAR

Simonetta Greggio, romancière

Gérald Grünberg, comité français du programme Unesco Mémoire du monde

Marc Hajjar, chef d’orchestre

Frédéric Laroque, violon-solo de l’opéra national de Paris

Marie Le Garrec, chef décoratrice, chef costumière

Moshe Leiser, Metteur en scène

Éric Laugerias, comédien et metteur en scène

Antoine Leperlier, sculpteur

Anna Marcuzzi, directrice de médiathèques

Jean-Louis Martinelli, metteur en scène

Jean-Yves Masson, écrivain, éditeur, traducteur, universitaire

Michel Masson, peintre, sculpteur

Fabienne Maître, professeure

Marie-Madeleine Mervant-Roux, directrice de recherche émérite au CNRS

Jean-Marc Mojica, avocat

Philippe Morier-Genoud, acteur

Franck Neveu, Professeur des universités

Xavier North, Inspecteur général des affaires culturelles

Jacques Osinski, metteur en scène

Jean-Claude Pennetier, pianiste

Béatrice Picon-Vallin, directrice de recherche émérite au CNRS

Catherine Pietri, comédienne

Kledis Rexho, violoniste

Christian Robin, auteur, enseignant-chercheur à la retraite

Elie Semoun, humoriste, acteur, réalisateur

Jean-Pierre Sakoun, éditeur numérique

Benjamin Sire, compositeur, journaliste

Laurent Spielmann, directeur d’opéra, directeur artistique

Géraldine Sroussi, réalisatrice

Véronique Taquin, réalisatrice, écrivain, enseignante

Chantal Thomas, scénographe pour le théâtre et l’opéra

Jean-Claude van Dam, Conservateur général des bibliothèques

Nadine Vasseur, directrice de festival, auteur

Coraly Zahonero, sociétaire de la Comédie Française

Pauvre Beethoven…

Manuscrit autographe du Concerto pour piano n°5, 1809.

J’ai eu connaissance l’autre jour du dernier numéro de La lettre du musicien. Quelle merveille, il y a encore des choses qui changent dans notre pays.

Avant, ce journal était une revue tranquille qui ronronnait doucettement, avec de temps en temps quelques interviews ou articles de (demi) fond intéressants, mais quand même, globalement, une sorte de parution pour mélomanes fatigués, sans doute sincèrement amoureux de la musique, mais de façon très convenue.  Les numéros se suivaient et se ressemblaient étonnamment.

Souvent distribuée à la sortie des concerts, moins souvent lue, elle faisait partie des vieilles habitudes du milieu, comme le Debussy annonçant l’imminence du début des concerts à Pleyel, ou le thé toujours trop froid vendu pendant les entractes aux Champs Élysées.

Et puis, coup de tonnerre, coup de théâtre, changement radical (encore cette foutue radicalité…), la revue devient un journal « engagé », un peu comme si le Bulletin de l’amicale des collectionneurs de timbres devenait tout à coup une feuille « révolutionnaire ».

« Engagé », le mot magique des « Réveillés »

Mais attention, ne vous y trompez pas : le mot « engagé » n’a plus le même sens qu’il y a quelques années. Avant, on était engagé politiquement… ou pas. Puis on était engagé à droite ou à gauche, au centre, ou à l’extrême gauche, anarchiste, trotskiste etc… Maintenant, si l’on se déclare engagé, voire très engagé, cela ne peut vouloir dire que réveillé : réveillé contre le sexisme, le harcèlement sexuel, le racisme – certes, et même avec joie ! Mais pas n’importe comment, et sans systématisation, et sans pour autant « raciser », notion très ambiguë. Réveillé pour « décoloniser » la culture ? Cette notion très floue mène souvent à l’interdiction, et au développement d’une police de la culture visant les créateurs du passé, sans contextualisation historique, sans analyse politique. En fait, ce mouvement a remplacé le politique par une sorte de « victimarisation ». Il prend très rarement position sur le progrès social, l’égalité sociale, les migrants, les femmes afghanes, etc… Être « engagé » devient un absolu, qui consiste par exemple à se battre pour la diversité, de façon plus comptable que signifiante.).

Mais, pas d’équivoque, les causes de l’antisexisme, de l’antiracisme, etc., sont évidemment justes, et d’ailleurs pas nouvelles. Mais ces luttes sont menées dans une exaltation obsessionnelle, dans une convulsion dénonciatrice, dans le goût de la haine et de l’interdiction, dans le gadget et non dans la pensée, dans le symbolique et non dans le réel, dans le réflexe et non dans l’analyse, dans l’injonction et non dans le débat. Une telle dérive identitariste, considérant chacun pour son genre, sa religion ou sa couleur de peau, avant de le rencontrer comme être humain, sans réflexion politique plus générale, va tuer la culture et la création.

Non, ce qui précède n’est pas une façon de se décharger de nos responsabilités, ou de considérer que tout va bien. Au contraire, tout reste à faire, mais de façon efficace, réelle et non symbolique.

Pourquoi Beethoven ?

Excusez cette longue introduction, ce long plaidoyer, tous ces détours pour en revenir à Beethoven.

Dans le numéro de décembre 2021 de La lettre du musicien, un long article relate les attaques insistantes de Georges Denis contre Beethoven, encore lui, toujours lui. On pourrait attaquer Wagner, Saint Saëns, Vincent D’Indy, Florent Schmitt, Poulenc, mais non, encore et toujours Beethoven.

Alors pourquoi Beethoven ? Parce que c’était un génie ? Il est devenu le type même du colonialiste, le leader incontesté des compositeurs mâles blancs dominants, coupable, qui plus est, d’aller voir des prostituées !  Lui, le kantien, le rationaliste, l’amoureux de la Révolution française, qui s’est insurgé contre l’empereur en qui il mettait tant d’espoirs, mais celui-ci était devenu un conquérant dictateur (la symphonie « Buonaparte » devenue l’ « Héroïque », etc)…  Lui, dont la musique réveillerait  des morts, transformerait  une légion de bonnes sœurs endormies en bataillon révolutionnaire qui marcherait sur la capitale pour faire abolir les décrets scélérats  de Metternich ; lui qui refuse de s’écarter devant l’Empereur au Prater alors que Goethe se prosterne comme un valet en se rangeant de côté pour laisser passer le prince ; lui dont l’écriture, la syntaxe musicale, les audaces harmoniques des derniers quatuors font faire un bond de plus de cent ans à la musique, lui dont les silences font parfois déjà penser à John Cage.

Oui, mesdames et messieurs, Beethoven était un vrai progressiste, dans son œuvre autant que dans sa vie. On l’appelait le « carbonaro », du nom des révolutionnaires prussiens de l’époque, les « carbonari », les têtes brûlées. C’était un babouviste (Gracchus Babeuf). Sans sa renommée, il serait sans doute allé en prison plusieurs fois et, à sa mort, la police attendait à sa porte pour confisquer immédiatement tous ses livres afin de vérifier leur contenu, suspectés qu’ils étaient d’être subversifs et surtout irrévérencieux envers la religion.

Un révisionnisme qui date

Alors pourquoi Beethoven ?

Le pauvre, depuis sa mort, a toujours été attaqué ou récupéré par tout le monde : les nationalistes allemands, les internationalistes, les wagnériens, les classiques, les modernes, les socialistes, les bolcheviks, les nazis, les religieux, les libres penseurs, les publicitaires, et même l’Europe qui  fit  de sa neuvième symphonie son hymne après l’avoir fait arranger par un allié des nazis, le maestro Karajan (Herbert  Von… alors  que Beethoven, lui, n’était que Van… d’origine flamande). La famille Karajan touche encore des droits sur ce pseudo arrangement qui ne fait que retirer le chœur (lire à ce sujet le livre d’Esteban Buch, La Neuvième de Beethoven, une histoire politique).

Et maintenant, dernière attaque en date, si folle, celle de nos Réveillés, décolonialistes, « racisistes », etc. Imaginez la victoire : si Beethoven devient suspect, en effet, tout le monde peut l’être, le pouvoir « réveilliste » d’incrimination devient illimité. Sauf que c’est à double tranchant car on sait aussi que « tout le monde » équivaut bien souvent à « personne ».

Savez-vous que Beethoven était, pour de bon, un antiraciste engagé ; entre autres, il a défendu l’ami Mosheles Ignaz, compositeur juif anglais, qui avait contribué à faire connaître sa musique en Angleterre et qui, venant lui-même défendre et faire jouer sa musique en Allemagne, s’est vu attaqué de toutes parts par la critique sur le thème : « Un juif ne peut prétendre atteindre l’esprit profond de la grande musique. » Beethoven lui fit don de son plus beau piano (l’équivalent d’un Steinway, de nos jours), officiellement et en l’annonçant publiquement. Mais pardon, j’avais oublié, l’antisémitisme n’est pas un racisme…

Comme je le suggérais tout à l’heure, il semblerait que nos Réveillés ne s’attaquent qu’aux gens progressistes, aux antiracistes, parce que ce qui compte pour eux est de faire semblant de l’être encore plus que les autres, et de faire croire que rien ne se serait passé avant eux. Comme les nouveaux convertis. Veulent-ils un monopole ?

Falsification

Maintenant, venons-en enfin au cœur de ce qui m’a fait bondir et prendre le stylo. Hé oui, parce que, comme dans la musique, les choses centrales ne sont pas forcément les plus longues. On peut penser ce qu’on l’on veut, surtout si l’on argumente, mais on n’a pas le droit de mentir. Or, ce que est dit dans cet article à propos de la fameuse histoire sur la « Sonate à Kreutzer », sa neuvième sonate pour violon et piano, est totalement faux ; c’est une réécriture de l’histoire.

Beethoven était très ami avec un grand violoniste de l’époque, un enfant prodige extrêmement doué, qui était mulâtre. Il s’appelait Bridgetower. Il avait 24 ans. Beethoven avait beaucoup de mal avec cette sonate (comme souvent). Il était aussi en contact avec la star violoniste de l’époque : Léopold Kreutzer, qui aimait sans doute moins sincèrement la musique de Beethoven que Bridgetower, mais qui était déjà une sommité confirmée et un vieil ami de Beethoven. Kreutzer trouvait le final (3ème mouvement) trop difficile. C’était un homme assez académique, un très grand pédagogue (on travaille encore sur ses exercices et ses études de nos jours), mais assez effrayé par les « nouveautés » de Beethoven.

Le jour de la création approchait. Devant les réticences de Kreutzer, on décida finalement que ce serait Bridgetower qui jouerait à la première. II se plaignait, car Beethoven ne terminait toujours pas ce fameux final et donc, malgré ses dons exceptionnels, il était de plus en plus inquiet. Il lui fallait quand même un peu de temps pour venir à bout de ces difficultés et être prêt pour le concert !

En tout cas, le « grand » Kreutzer refusait de jouer cette sonate qu’il trouvait « inintelligible » (c’était réellement très nouveau pour l’époque). On s’orientait donc vers une dédicace à Bridgetower.

Là, deux versions s’opposent. Les deux amis étaient apparemment émus par la même femme qui finit par céder aux avances de Bridgetower, préféré à Beethoven. Autre version plus vraisemblable, le jeune prodige aurait émis des critiques musicales sur une chanteuse dont Beethoven était très épris, et celui-ci l’aurait pris très mal. En tout cas, et sans doute en conséquence de cette brouille sentimentale passagère, après laquelle ils redevinrent d’ailleurs aussi amis qu’auparavant, cette fameuse et sublime sonate fut finalement dédiée à Kreutzer, qui ne la joua pourtant jamais, et publiée chez l’éditeur habituel de Beethoven, Simrock.

Or, voyons à présent la version de notre nouveau journal révolutionnaire. Beethoven, qui pourtant laissa faire la création à Bridgetower, lui aurait retiré la dédicace, et bien sûr parce ce que ce dernier était noir… ! Et voilà, la boucle est bouclée. Le soi-disant génie n’était qu’un raciste, comme presque tous les compositeurs blancs. En puis, encore une fois, il allait voir des prostituées…

C’est pitoyable !

Ne refaisons pas l’histoire… Elle est bien souvent déjà assez triste comme ça.

P. S : Écoutez la cavatine du 13e quatuor par le quatuor Vegh ou le quatuor de Budapest. Je ne dis pas qu’un génie est à l’abri des turpitudes, mais sans doute, à la fin de l’écoute, vous ne serez plus tout à fait le même et votre pensée cheminera autrement, sans haine… mais avec une révolte intérieure puissante et combative.

Ami Flammer

Acte de naissance

Tribune parue dans L’Express le 13 janvier 2022.

Nous avons le bonheur de vous annoncer la naissance d’un nouveau groupe : groupe de réflexion et… d’action sur les débats, les conflits, les évolutions qui agitent actuellement le monde culturel, artistique, universitaire et donc, par extension, notre société. 

Nous combattons, (pour les plus âgés d’entre nous, avons combattu) et combattrons toujours le racisme, le sexisme, l’antiféminisme, l’homophobie et toute forme de rejet de l’autre. Nous nous réjouissons de certaines avancées récentes sur ces questions. 

Cependant, force nous est de constater qu’au sein ou en marge de ces avancées, s’est infusée petit à petit, mais de façon insistante, de plus en plus forte et agressive, jusque dans nos institutions les plus importantes, une façon d’appréhender le monde et les rapports entre les humains, qui nous paraît réductrice, contraire à toutes nos valeurs et dont nous vérifions que malgré sa faiblesse intellectuelle, ou grâce à elle, elle peut s’avérer aussi dangereuse que d’autres modes de pensée simplistes du passé. Les exemples sont désormais nombreux et connus : ils illustrent l’accélération d’un processus inédit de bannissement visant des oeuvres, des auteurs, des directeurs de lieux culturels. 

À une culture du débat, de la nuance, de la réflexion, se substitue une pratique de la suspicion, de la dénonciation, de l’inquisition, basée sur une division du monde entre le bien et le mal, entre les bons et les méchants, énoncée dans un style radical, caricatural, et caractérisée par une glorification compulsive et gadgétisée des différences, qui n’est pas plus saine que la haine des différences. 

Nous ne laisserons pas s’installer une lutte stérile et grotesque entre ceux qui diffusent une telle vision du monde et l’extrême-droite, non plus qu’un prêt-à-penser ou une police de la culture. 

Comme toutes les avant-gardes auto-proclamées ou auto-réveillées, les tenants de cette idéologie agissent avec l’auto-certitude de détenir la vérité, d’incarner le bien, et donc se donnent tous les droits, s’autorisent toutes les mauvaises foi, les simplifications et falsifications de l’histoire, considérée dans son ensemble et sans aucune nuance, comme infestée par le colonialisme, le racisme et le sexisme 

Leur refus de plus en plus décomplexé de contextualiser les oeuvres du passé, c’est-à-dire de situer ces oeuvres dans des temps irréductibles à notre présent, conduirait, si les institutions cédaient à leur chantage moralisant, à la destruction de tout le répertoire musical, théâtral, littéraire, à l’ensemble de toutes les productions artistiques. 

Que penser de l’argument selon lequel il faudrait bien en passer par quelques actions volontaristes, voire outrancières ? Ne vous y trompons pas, cette pseudo-radicalité n’est en rien efficace, elle est même contreproductive : se prétendant de gauche, elle réalise les rêves les plus outranciers d’un capitalisme sauvage dont le but ultime est d’avoir à sa merci des individus susceptibles d’être remercié, dégagé, placardisé en outrepassant toutes les règles du droit et de la simple éthique de la discussion (ce courant s’attaque d’ailleurs presque exclusivement à des oeuvres progressistes, et à des artistes qui se battent depuis longtemps contre les tares que nos chers « réveillés » prétendent combattre). Utilisant les armes de l’adversaire, en faisant primer l’émotion sur la raison, elle risque de conduire à l’inverse du résultat souhaité.  

Un tel enjeu dépasse la question du « vivre-ensemble » dans les sociétés occidentales : les menaces pesant sur la culture servent aujourd’hui d’argument à tous les régimes autoritaires désireux de discréditer et d’affaiblir les démocraties et de faire reculer les libertés.  

Soyez les bienvenus à notre côté, celui de tous les antiracistes universalistes ! 

* »Culture et universalisme » rassemble différentes personnalités humanistes issues des grands secteurs culturels : artistes, formateurs, intellectuels et chercheurs, indépendants ou issus de nombreuses institutions (ministère de la Culture, grandes bibliothèques, Comédie-Française, CNRS, universités, Radio France, conservatoires de musique, CNSMDP, directions des Affaires Culturelles, établissements culturels publics nationaux…)